Jusqu'à 500$ par mois pour une chambre miteuse Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Louise-Maude Rioux Soucy , Le Devoir, le 21 janvier 2010   
21-01-2010
maison_de_chambre.jpgLe parc de maisons de chambres se réduit comme peau de chagrin à Montréal. Et pas qu'en nombre, a fait valoir hier la Commission populaire sur la sauvegarde des maisons de chambres, qui constate aussi une dégradation générale de la qualité des chambres privées. Une gangrène multiforme qui menace la survie même de ces unités formant le dernier rempart contre la rue ou un précieux passeport pour en sortir.

Il y a 30 ans, on comptait 10 000 maisons de chambres sur l'île. Le parc aurait fondu de moitié depuis. Le Réseau d'aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM) estime à 2000 le nombre de chambres dites socialisées et à un peu moins de 3000 le nombre de chambres privées. Ce sont ces dernières qui préoccupent plus particulièrement les commissaires.

L'itinérance en croissance à Montréal a en effet un impact direct sur la fréquentation des maisons de chambres où la demande surpasse largement l'offre. «Les propriétaires ont beau jeu de réclamer des loyers qui vont maintenant jusqu'à 400 voire 500 $ pour une chambre privée», dénonce le président de la Commission, Pierre Legros. Cela, sans même avoir à «se formaliser de leur état de salubrité».

Le 20 octobre dernier, les commissaires ont entendu les témoignages d'une centaine de personnes qui gravitent dans ce milieu, dont plusieurs locataires, qui ont fait état de graves problèmes d'insalubrité dans une majorité de chambres privées. La visite de la petite chambre de Roger, semblable à des centaines d'autres au coeur du centre-ville, a permis au Devoir de mesurer l'ampleur du problème.

Exiguë, mal insonorisée, mal chauffée et infestée de punaises, cette chambre n'a plus de serrure depuis deux ans. Résultat: Roger se fait voler constamment et plusieurs ne se gênent même plus pour entrer sans frapper, de jour comme de nuit. «Tout ça pour 385 $ par mois avec un chèque de 592 piasses. Ça n'en laisse pas beaucoup pour manger. Même pas 50 $ par semaine.»

Comme plusieurs, Roger n'a pas de boîte aux lettres, ce que dénoncent les commissaires dans leur rapport. Il n'est pas rare, écrivent-ils que les propriétaires se servent de cela «pour s'approprier les chèques de pension ou de sécurité du revenu», ouvrant ainsi la porte à «la saisie illégale de revenus» pour payer le loyer, rembourser un emprunt ou même s'octroyer un pourcentage sous prétexte d'offrir un service d'encaissement.

Malgré cela, et même s'il n'a pas de cuisinière et doit partager les toilettes, Roger préfère ce toit à la rue ou aux refuges qu'il a longtemps fréquentés. «Dormir à 60 dans une chambre, c'est fini. Tu fais la ligne pour manger, la ligne pour te laver, la ligne pour dormir. Ça pète, ça ronfle, ça pue. J'en peux pu.» Cela explique aussi pourquoi Roger héberge régulièrement un ami sans-logis qui attend depuis trois ans qu'une chambre socialisée se libère, faute de pouvoir se payer une chambre privée.

Les quelque 2000 chambres privées transformées en logements sociaux sont en effet beaucoup plus abordables, coûtant généralement entre 200 et 300 $ par mois, soit l'équivalent de 25 % du revenu du locataire. Ces chambres dites socialisées sont de surcroît plus vastes, mieux aménagées et bien entretenues, avec en prime des services de soutien sur mesure pour cette clientèle majoritairement masculine, fragile et démunie.

La Commission demande donc à la Ville de Montréal de poursuivre la socialisation du parc, à raison de 100 chambres par année pendant dix ans. Le conseiller associé à l'habitation au comité exécutif, Alain Tassé, assure que la Ville est prête à aller en ce sens, dans la mesure de ses moyens. «Nous voulons en socialiser au minimum 300 au cours des quatre prochaines années, on n'est pas loin du compte.»

Les commissaires souhaitent aussi que la Ville dresse un portrait complet des maisons de chambres existantes pour pouvoir en assurer une surveillance systématique. «On aimerait que la Ville soit plus proactive et fasse des inspections pour veiller sur la salubrité et la sécurité des chambres», explique Pierre Gaudreau, aussi coordonnateur au RAPSIM.

Un pareil mécanisme serait trop lourd, rétorque M. Tassé. «Nous préférons fonctionner de manière ciblée en travaillant avec les associations de locataires.» La Ville entend aussi demander la collaboration d'un peu tout le monde, de la santé publique aux CSSS, en passant par le service des incendies ou de la police, pour dénoncer les situations «les plus problématiques».

Une perspective qui ne sourit guère à la Commission. «On se sent coincés, raconte Pierre Legros. Si on dénonce, la maison va fermer et tous ces gens risquent de se retrouver à la rue. C'est arrivé trop souvent.» Ce n'est pourtant pas la pratique de la Ville, défend Alain Tassé. «Nous avons un service de référence pour réinstaller les gens en cas d'incendie ou d'insalubrité. Il fonctionne pour tout le monde, y compris les chambreurs.»

Peut-être, mais il gagnerait certainement à être mieux connu, croient les commissaires, qui formulent dix recommandations dans ce rapport. Si la majorité concerne la Ville, certaines interpellent aussi Québec, notamment par le biais de son programme AccèsLogis qui a, selon eux, besoin d'être élargi et bonifié.
 


 
 
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